dimanche 31 mars 2013

Le manuscrit de Lou - 4

Comme mes obligations personnelles ne me permettent pas de publier la suite du traité aujourd'hui, merci à Lou de m'avoir fait parvenir la suite de son manuscrit ... pour le plaisir de tous les précepteurs - et surtout de certaines petites princesses, j'en suis sûr, qui le lisent en cachette ;-)




Des nuits dans les dortoirs

4ème partie
 
L'apprentissage de la solidarité - 1

Maître Samuel se retourna, la surprise se lisant sur son visage.
- Et bien Herbeline, que se passe-t'il?
La petite fut bientôt inconsolable. De grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu'elle reniflait bruyamment, tête baissée.
 Quelque peu attendri, le précepteur se pencha et, plaçant son index sous le menton de la petite princesse, lui releva la tête. 
- Quelle est la raison de ce si gros chagrin Mademoiselle?
- ...Maître...je...je veux pas être là...j'ai bien trop peur...sanglotait-elle.
- Peur de quoi enfin? Vous n'êtes pas seule, et je suis dans la chambre à côté, il ne peut rien vous arriver.
- ...Si j'ai peur...Je n'ai jamais dormi ailleurs que dans ma chambre...et il fait froid et sombre ici...et...et la nuit je fais souvent des cauchemars...je veux rentrer à la maison...
Herbeline semblait si désemparée que l'espace d'un instant, Maître Samuel se questionna sur le bien fondé de cette retraite au couvent. N'étaient-elles pas trop jeunes et fragiles pour supporter deux mois de rigueur loin des leurs? Lorsqu'il remarqua cependant les sourires de connivence entre Louise et Sélène qui se moquaient de leur camarade, sa décision de maintenir leur éducation se confirma. Si Herbeline demandait un peu plus de temps à l'acclimatation, les autres princesses ne paraissaient point en difficulté.
Prenant Herbeline par la main, il reprit:
- Bon, je vais vous garder auprès de moi pour cette nuit mais dès la prochaine vous intégrerez le lit de Sélène. Quant à vous Mesdemoiselles, au lit!
Alors que Sélène et Sophia opinaient du chef, le rouge monta aux joues de Louise. Passant la porte avec Maître Samuel, Herbeline tourna la tête en direction de ses camarades et leur tira la langue à travers ses yeux mouillés.
C'en fut trop pour Louise dont la jalousie venait de s'immiscer en elle comme un poison. Quoi? Elle irait dormir avec ses camarades alors qu'Herbeline pourrait  à sa guise profiter des câlins tendres de Maître Sam? Quelle injustice! Elle avait fait exprès, la petite maline! Elle n'avait pas peur du tout!
Elle aussi aurait aimé pouvoir se blottir tout contre lui, bien au chaud, et se sentir rassurée, protégée, en sécurité. Certes, elle avait toujours un peu peur du précepteur mais lorsqu'elle était avec lui, elle se sentait bien, calme, apaisée. Elle aussi désirait ardemment se faire consoler, d'autant qu'elle avait toujours mal.
Vexée d'avoir été dupée par sa jeune amie, la petite mine de Louise se renfrogna.
Tandis que le Maître et Herbeline disparaissaient dans le couloir, elle se retourna vers ses amies, avec des airs de conspiratrice.
- Quelle menteuse que cette chipie d'Herbeline! s'exclama t-elle. Vous avez vu comme elle tirait la langue?
- C'est juste pour faire sa chouchoute...éluda Sélène en faisant passer sa robe par-dessus sa tête.
- Je trouve cela révoltant, renchérit Sophia, un peu jalouse au fond d'elle-même. 
Et puis dormir avec Louise ne l'enchantait guère. Vivace comme elle était, elle devait beaucoup bouger.
- Je vais me venger! Vous venez?
- Mais Lou, que veux-tu faire? osa Sélène, que l'insurrection avait toujours excité.
- Je vais m'enfuir d'ici!
Sophia, cette fois fort peu en reste, trouva l'idée superbe.
- Oh oui! applaudit-elle. Maître Sam est parti coucher Herbeline aussi avons-nous du temps avant qu'il ne vienne vérifier si nous sommes au lit! Nous sortons vite et après, nous pourrons nous cacher! J'ai vu des bois des deux côtés de la route, et j'ai lu dans les livres de Madame de Scudéry qu'il n'y a pas de meilleures cachettes que la forêt!
- Soit! trancha Louise. Sélène, seras-tu des nôtres?
La belle princesse avait déjà réajusté sa robe et son coeur vibrait d'impatience à l'idée de partir à l'aventure.
- Quelle question!
C'était décidé.

Il ne fallut pas longtemps aux trois espiègles princesses pour se rendre en catimini jusqu'à la lourde porte d'entrée. Avec précaution, Louise tira le loquet et la chevillette céda.
S'engouffrant au dehors, elles se mirent à courir, pieds nus, jusque de l'autre côté de la route.
L'église du village d'à côté sonnait minuit lorsqu'elles entrèrent dans la forêt.

Mais les petites princesses, après une course folle à travers les bois, se rendirent compte des détails qu'elles avaient malheureusement omis dans la hâte de s'enfuir.
La forêt, noire et dense, avait revêtu dans la nuit, sa plus laide figure. Le bruit des branches sous leur pas, le vent dans les feuilles, les cris de chouettes et autres bruits inconnus finirent bien vite par les terroriser.
Peu à peu, alors qu'elles traînaient davantage à avancer, le froid vint les saisir.
Sophia craqua la première.
- Quand je pense à Herbeline...bien au chaud...mes amies, j'ai froid et j'ai peur...
- Oh un peu de courage! houspilla Louise en se concentrant pour ne pas claquer des dents.
- Nous sommes déjà passées par là, non? fit Sélène d'une voix inquiète.
En quelques minutes, elles furent définitivement perdues. 
Tout à coup, un jet de lumière sortit de nulle part pour s'éteindre aussitôt et un cri perçant au loin projeta en elles un vent de panique. Poussant chacune un hurlement de terreur, elles se couchèrent au sol en se prenant dans les bras et éclatèrent en sanglots.

Les petites princesses n'auraient su dire combien de temps elles restèrent prostrées en ce lieu, mais lorsqu'elles eurent devant leurs yeux agrandis d'angoisse le visage de Maître Samuel éclairé par une torche, elles rendirent grâce à la Providence. Pourtant, l'accueil ne fut pas des plus chaleureux.
- Debout. Vite.
La voix était froide, sèche.
- Aiiiiiie! gémit Louise tandis que son précepteur la relevait d'autorité en lui tirant l'oreille.
- Je ne veux rien entendre, avancez.
Une claque cinglante sur les fesses de Sophia la fit avancer plus vite et tout le petit monde rentra au couvent.
Il était presqu'une heure sur le cadran de la grande horloge.
 

vendredi 29 mars 2013

Traité d'éducation des jeunes princesses à l'usage de leurs précepteurs - Chapitre VII



Instaurer un cadre

- 2ème partie -

Herbeline, inquiète, demanda à Louise en baissant la voix:


- Di ... tu n'as pas peur que Maître Samuel se rende compte de nos bêtises ? Et ma copie que tu as jetée au feu, Louise ... Comment vais-je faire s'il me la réclame ?
- Froussarde va ... répondit Louise. Tu n'auras qu'à lui dire que tu as ouvert la porte et qu'un coup de vent malencontreux a fait envoler ta copie dans la cheminée !
- Tu crois ?
- Mais oui bien sûr ! Il est persuadé que ses petites princesses ont été sages ... il va te croire ...
- Parle moins fort !
- Penses-tu !  Ne t'inquiète pas ! La salle est immense, voyons ! Il est à l'autre bout ! Et  en plus, à son âge, je pense même qu'il est en train de devenir dur d'oreille !

Sophia et Sélène ne purent s'empêcher de rire. Elles aimaient se voir s'affronter les deux personnalités si dissemblables d'Herbeline et de Louise. Elles mêmes étaient de sacrés numéros. Et si même parfois elles se disputaient pour des broutilles, une prétendue faveur de Maître Samuel pour l'une d'entre elles par exemple, elles se réconciliaient toujours, trouvant dans leurs différences autant de prétextes d’agacement que de douce amitié. Au fond elles se comprenaient et n'auraient pu se passer l'une de l'autre. 

- Arrêtez ! Vous vous moquez de moi ! Vous êtes méchantes ! 
- Herbeline ...  nous t'aimons de tout notre cœur ... mais tu nous fais rire !
- Maître Samuel n'y a vu que du feu ! Il fera beau voir qu'il découvre ce que nous avons fait cette après-midi !
- Quel dommage pour lui ... il a gobé tous nos mensonges ! 
- Pour une fois ... c'est lui qui est bien puni !
- D'ailleurs il mériterait bien une fessée pour s'être laissé abuser de la sorte! Je le note !

A ce moment précis, ils virent Maître Samuel se lever et se diriger vers elles.   Leurs cœurs battirent un peu plus vite ... heureusement ... Maître Samuel était loin ... il n'avait rien enetndu ... C'était délicieux de transgresser les règles de la sorte, en toute impunité. Louise, prétextant un livre à consulter à la bibliothèque, s'éclipsa discrètement. Sophia, Sélène et Herbeline se levèrent à leur tour, légèrement troublées.

- Et bien mes petites princesses ... il est bientôt l'heure pour vous d'aller dîner, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr ! Qu'allons nous manger ?

Sélène avait parlé d'une voix faussement enjouée.

- Et bien ... ce soir, j'ai prévu de la soupe à la grimace ...

Les trois petites princesses se regardèrent, légèrement inquiètes

- Au fait ... savez-vous pourquoi on appelle cette pièce la salle de l'écho ? 
- Non ... pourquoi, Maître ? Dites-nous ! Cela doit être passionnant !
- Oh oui !

Sophia et Sélène, comme elles si elles avaient eu un pressentiment, s'étaient précipitées sur ce sujet, pressant Maître Samuel de questions. Toute occasion était bonne pour tenter de détourner la conversation. Herbeline, ne voulant pas être en reste, débita comme une bonne élève :

- Si mes souvenirs sont bons, écho vient du latin echo, lui-même dérivé du grec êkhô, et signifie « son, bruit répercuté, rumeur ». Peut-être que si nous nous mettons à crier suffisamment fort, nous nous entendrons nous-mêmes en retour plusieurs fois ?

Sélène continua :

- Moi j'ai lu qu'Echo était une nymphe, fille de l'Air, qui ne put se faire aimer de Narcisse, et qui, ayant été changée en rocher, ne conserva que la voix. 
- Oh ! La pauvre ! C'est moi qui reste sans voix !

Maître Samuel venait de sourire.

- Je vois que vous êtes toujours autant avides de connaissance et cela me réjouit. Savez-vous également que les Latins ont nommé échoïque un vers terminé par deux mots qui riment ensemble ?
- Avez-vous un exemple, Maître Samuel ?
- Bien sûr. Par exemple, voici deux vers échoïques :

         Gare à tes fesses, princesse,
         Tu vas être déculottée, fessée.

Maître Samuel venait de jeter un froid. Ravi de son effet, il continua :

- Vous n'êtes pas loin de la vérité. Cette pièce voûtée fait l'objet en effet d'un très curieux phénomène acoustique. Une sorte d'écho, qui permet d'entendre parfaitement à un coin de la pièce ce qui se dit à l'autre coin, grâce aux subtiles réverbérations du son qui se propage et rebondit sur les courbes de ces voûtes. Un phénomène extraordinaire, qui était utilisé autrefois pour confesser les malades de la peste sans risquer la contagion des prêtres.

Les petites princesses comprirent en un éclair. Leurs chuchotements avaient été perçus par Maître Samuel comme s'il s'était trouvé juste derrière elles ...

- Ainsi, même pour les durs d'oreille comme moi, cette particularité étonnante permet de démêler le faux du vrai ... et de rétablir la vérité ... dans certaines occasions ...

Sélène, Herbeline et Sophia baissèrent la tête toutes les trois en même temps ... Il n'y avait rien à rétorquer ... juste espérer que Maître Samuel ne soit pas trop sévère ... mais pouvait-il être indulgent après avoir entendu tout cela ? Les petites princesses en doutaient. Et Louise, où pouvait-elle bien être ?

La voix de Maître Samuel se fit glaciale.

- Bien. Nous allons régler tout cela dans le cloître. Il y a de jolis murets qui me permettront de m'asseoir confortablement ... contrairement à d'autres jeunes demoiselles qui auront besoin d'un coussin cette semaine ... et qui vont dormir sur le ventre cette nuit ... 

Les trois petites princesses sentirent un frisson leur parcourir le dos et une nuée de papillons s'envolèrent dans leur ventre.


   

   

   

 

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